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Le Canada propose d’interdire les dons politiques en cryptomonnaies

Stéphane Daniel
Faits Vérifiés
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Depuis l’introduction des cryptomonnaies dans le champ du financement politique – un mouvement timide, presque expérimental, entrepris par une poignée de démocraties libérales à la fin des années 2010 -, une tension fondamentale n’a cessé de s’approfondir entre deux impératifs constitutifs de tout régime démocratique : la transparence du financement électoral d’une part, et la neutralité technologique des systèmes de paiement d’autre part. Pendant des années, les autorités électorales de plusieurs pays du G7 ont tenté de résoudre cette équation en imposant des obligations de divulgation renforcées, en fixant des plafonds de contribution, en exigeant des audits – tout en maintenant ouverte la porte aux dons en actifs numériques, au nom d’une certaine idée de la modernisation démocratique.

Cette approche graduée, fondée sur la régulation plutôt que sur l’interdiction, s’est heurtée à un obstacle structurel que les défenseurs de la transparence électorale ont mis plusieurs années à formuler avec la rigueur nécessaire : la pseudonymie inhérente aux blockchains publiques rend l’identification certaine des donateurs non pas difficile, mais fondamentalement incertaine – une nuance qui, dans le droit électoral, constitue une différence de nature et non de degré. Au Canada, le Bureau du directeur général des élections (DGE), dirigé par Stéphane Perrault, a suivi exactement cette trajectoire intellectuelle : d’abord partisan d’une régulation plus stricte en juin 2022, il s’est prononcé pour une interdiction totale dès novembre 2024, reconnaissant implicitement que le problème ne pouvait être résolu par des ajustements marginaux du cadre existant.

C’est dans ce contexte que le gouvernement fédéral canadien a franchi le pas réglementaire que beaucoup anticipaient. Comme rapporté par The Block, le projet de loi C-25, intitulé Loi sur des élections libres et démocratiques (Strong and Free Elections Act), a été déposé le 26 mars 2026 par le leader parlementaire du gouvernement, Steven MacKinnon. Le texte propose d’interdire purement et simplement les dons en cryptomonnaies à l’ensemble des acteurs du système politique fédéral – partis enregistrés, associations de circonscription, candidats, candidats à la direction, et tiers engagés dans la publicité électorale -, regroupant les actifs numériques aux côtés des mandats-poste et des cartes prépayées dans une catégorie unifiée de moyens de paiement « difficiles à retracer ».

L’anatomie du projet de loi C-25 : ce que la mécanique législative canadienne révèle sur les limites du compromis réglementaire

Pour comprendre la portée réelle de cette décision, il faut soulever le capot de la mécanique. Le Canada avait autorisé les dons en cryptomonnaies dès 2019, sous un cadre administratif qui les classifiait comme des contributions non monétaires – assimilées à des biens matériels, à la manière d’un don en nature. Ce statut singulier entraînait une conséquence fiscale déterminante : les contributions en crypto n’ouvraient aucun droit à un reçu fiscal, contrairement aux dons monétaires classiques qui bénéficient de crédits d’impôt dans le système canadien. Cette absence d’incitation fiscale a de facto neutralisé l’attractivité du canal : aucun grand parti n’a publiquement accepté de dons en cryptomonnaies, et aucune contribution de ce type n’a été déclarée lors des élections fédérales de 2021 ni de 2025.

Le projet de loi C-25 s’inscrit dans une logique de fermeture préventive d’une brèche théorique plutôt que d’une réponse à des abus avérés – ce qui lui confère une portée symbolique considérable. MacKinnon a explicitement ancré la démarche dans les recommandations issues de l’enquête publique sur l’ingérence étrangère dans les processus électoraux fédéraux, ainsi que dans les avis du Directeur général des élections et du Commissaire aux élections fédérales. Le mécanisme de sanction prévu est précis : tout bénéficiaire d’un don en crypto effectué en violation de l’interdiction disposera de 30 jours pour restituer les fonds, les détruire, ou les convertir et les remettre au Receveur général du Canada ; les pénalités administratives peuvent atteindre le double de la valeur de la contribution, avec un plafond de 100 000 dollars canadiens pour les entités et de 25 000 dollars canadiens pour les individus.

Il faut noter que C-25 est techniquement la deuxième tentative d’inscrire cette interdiction dans la loi. Son prédécesseur, le projet de loi C-65, contenait des dispositions identiques mais est mort au feuilleton lors de la prorogation du Parlement en janvier 2025. Le nouveau texte a complété sa première lecture et doit encore franchir plusieurs lectures, un examen en comité, un vote à la Chambre des communes, le passage au Sénat et la sanction royale avant d’avoir force de loi – un processus qui, s’il est priorisé, pourrait aboutir d’ici la mi-2026. Par ailleurs, C-25 ne se limite pas aux cryptomonnaies : il introduit également des règles ciblant les deepfakes usurpant l’identité de candidats électoraux, signalant une vision holistique du risque technologique pour l’intégrité démocratique.

Reste une question structurelle : si le problème est réel mais que l’usage effectif a été nul depuis sept ans, pourquoi légiférer maintenant avec une interdiction totale plutôt qu’un renforcement du cadre existant – et que dit cette décision sur la trajectoire réglementaire crypto dans les démocraties libérales du G7 ?

Signal sectoriel : quand les démocraties du G7 convergent vers l’exclusion des crypto du financement politique

La décision canadienne ne s’inscrit pas dans un vide géopolitique. La veille du dépôt de C-25, le Royaume-Uni annonçait un moratoire sur les dons politiques en cryptomonnaies, invoquant des risques similaires d’ingérence étrangère. Cette synchronisation – deux pays du Commonwealth qui adoptent des positions quasi-identiques à vingt-quatre heures d’intervalle – ne relève pas de la coïncidence réglementaire mais d’une coordination informelle entre autorités électorales partageant les mêmes préoccupations doctrinales. Le Royaume-Uni, qui avait longtemps laissé ouverte la question, a finalement choisi la voie la plus restrictive, rejoignant un mouvement dont le Canada devient l’un des architectes législatifs les plus formalisés.

La comparaison avec les États-Unis est particulièrement instructive – et révélatrice d’une fracture profonde dans l’approche réglementaire des démocraties occidentales. La Federal Election Commission (FEC) autorise les contributions politiques en cryptomonnaies depuis 2014, sous réserve de divulgation et dans le respect des plafonds de contribution habituels. Lors des cycles électoraux de 2024, les crypto ont joué un rôle financier significatif dans la politique américaine, avec plusieurs super PACs alignés sur l’industrie blockchain. Comme nous l’analysions concernant les débats législatifs récents au Sénat américain sur la régulation crypto, les États-Unis maintiennent une philosophie fondamentalement différente : celle de l’intégration encadrée plutôt que de l’exclusion préventive, au nom d’une lecture constitutionnelle large de la liberté d’expression politique.

En Europe continentale, la situation est plus nuancée. L’Union européenne, à travers le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), a défini un cadre global pour les actifs numériques mais n’a pas explicitement abordé la question du financement politique – laissant chaque État membre naviguer individuellement. L’Australie, de son côté, a entamé des consultations similaires à celles du Canada il y a plusieurs années sans aboutir à une législation formelle. Ce tableau révèle une géographie réglementaire en cours de formation : d’un côté, les pays anglo-saxons proches de Westminster tendent vers la restriction ou l’interdiction au nom de la transparence électorale ; de l’autre, les États-Unis maintiennent une ouverture encadrée ; et l’Europe continentale reste dans un entre-deux indécis. Par ailleurs, il convient de noter que la coordination croissante entre régulateurs financiers dans d’autres pays du G7 suggère que cette convergence pourrait s’accélérer dans les mois à venir.

L’ironie est mordante : le Canada, pays fondateur de l’idée que les cryptomonnaies pouvaient être institutionnellement intégrées dans le système démocratique – il fut l’un des premiers à les autoriser formellement dans le financement politique en 2019 -, est aujourd’hui en train de devenir l’un des premiers à en décréter l’exclusion législative explicite, précisément parce que cette intégration n’a jamais eu lieu dans les faits et que le risque théorique, lui, n’a fait que croître.

Ce que l’initiative canadienne change concrètement pour les investisseurs

Pour l’investisseur particulier, l’impact direct de C-25 est nul – le marché secondaire des cryptomonnaies n’est pas affecté par l’interdiction de dons politiques. Mais le signal réglementaire qu’il envoie mérite une lecture attentive, car il contribue à dessiner les contours du cadre dans lequel les actifs numériques seront traités dans les prochaines années dans les démocraties libérales.

  • Risque de contagion réglementaire – La synchronisation Canada-Royaume-Uni en moins de 48 heures suggère un effet de mimétisme entre démocraties de Westminster. Si l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou d’autres membres du Commonwealth adoptent des positions similaires, cela crée une pression normative sur les juridictions encore indécises, y compris en Europe continentale, pouvant affecter la perception institutionnelle des cryptomonnaies à moyen terme.
  • Réduction des cas d’usage institutionnels – Chaque fermeture d’un canal légal d’utilisation des cryptomonnaies – même théorique et pratiquement inusité comme le financement politique canadien – réduit marginalement l’espace de légitimation institutionnelle de l’actif. Pour les investisseurs pariant sur l’adoption institutionnelle comme catalyseur de valorisation, ces signaux doivent être intégrés dans l’analyse de risque réglementaire.
  • Argument de la pseudonymie comme vecteur d’exclusion – Le cadrage rhétorique utilisé par le DGE canadien – la pseudonymie rend l’identification « fondamentalement difficile » – est réutilisable dans d’autres contextes réglementaires (fiscalité, lutte anti-blanchiment, financement d’infrastructures critiques). Sa formalisation dans un texte législatif d’un pays du G7 lui confère une autorité doctrinale qui pourrait être citée par d’autres régulateurs.
  • Divergence États-Unis / reste du G7 – L’écart croissant entre la philosophie réglementaire américaine – permissive et orientée vers la divulgation – et celle des autres membres du G7 crée une fragmentation normative dont les exchanges et les projets opérant sur plusieurs juridictions devront tenir compte dans leur structuration juridique. Comme nous l’analysions concernant les tensions autour du Clarity Act aux États-Unis, même l’approche américaine reste contestée en interne.
  • Impact nul sur les fondamentaux à court terme – Concrètement, aucun flux financier significatif n’est affecté. Le marché canadien des cryptomonnaies ne subira aucune perturbation immédiate. C-25 est un signal institutionnel, pas un choc de liquidité.

La prudence reste de mise : les restrictions réglementaires dans des domaines périphériques – financement politique, jeux en ligne, certains segments des NFT – ont historiquement précédé des durcissements plus larges, même lorsque leur impact direct initial était négligeable. L’investisseur avisé ne lit pas C-25 comme une menace imminente, mais comme un indicateur avancé de l’humeur réglementaire d’un gouvernement du G7 envers les actifs numériques.

Les signaux clés à surveiller

Le premier signal à surveiller est le devenir parlementaire de C-25 dans les semaines à venir. Si le projet de loi obtient un large soutien multipartisan lors de sa deuxième lecture – y compris des partis d’opposition qui avaient laissé mourir C-65 sans combattre ses dispositions crypto – cela signifiera que l’interdiction est perçue comme non-controversée au sein de la classe politique canadienne, accélérant son adoption et renforçant son effet signal international ; si au contraire des amendements sont proposés pour revenir à un modèle de régulation renforcée plutôt que d’interdiction totale, cela indiquerait que le débat reste ouvert et que d’autres pays pourraient choisir cette voie médiane.

Le deuxième signal à surveiller est la réaction – ou l’absence de réaction – de l’industrie crypto organisée au Canada et au Royaume-Uni. Si les associations sectorielles (notamment la Blockchain Association of Canada et ses homologues britanniques) mobilisent des ressources juridiques ou politiques pour contester les interdictions, cela suggérera que l’industrie perçoit un risque d’extension du principe à d’autres domaines et considère la bataille politique comme stratégiquement valable ; si au contraire le silence prévaut – comme il l’a prévalu depuis 2019 sur ce sujet -, cela confirmera que l’usage du canal était si marginal que sa fermeture ne mérite pas un effort de lobbying, et que la bataille se joue ailleurs.

Le troisième signal est la position que prendra la Commission électorale australienne dans les prochains mois. L’Australie a engagé des consultations sur le financement politique et les nouvelles technologies depuis plusieurs années sans aboutir à une législation. Si Canberra annonce une interdiction ou un moratoire similaire d’ici l’été 2026, le schéma de convergence Westminster sera confirmé de manière suffisamment solide pour alimenter une pression normative sur les institutions européennes – notamment le Parlement européen, qui débat de réformes du financement des partis politiques dans le contexte post-désinformation.

Perspectives – les scénarios pour les dix-huit prochains mois

Scénario 1 – Consolidation réglementaire occidentale (probabilité estimée : 60%)
C-25 est adopté dans sa forme actuelle d’ici la mi-2026, l’Australie emboîte le pas au cours du second semestre, et le Royaume-Uni confirme son moratoire par une législation formelle. Les pays de l’Union européenne commencent à inscrire des dispositions similaires dans leurs législations nationales sur le financement des partis, tandis que la Commission européenne considère une recommandation non contraignante. Dans ce scénario, les États-Unis se retrouvent progressivement isolés dans leur approche permissive, ce qui génère des frictions diplomatiques mineures autour de la question de l’influence financière étrangère lors des midterms 2026, sans toutefois provoquer de changement législatif à Washington. L’effet sur les marchés crypto reste marginal, mais le narratif institutionnel se dégrade légèrement dans les démocraties non anglophones.

Scénario 2 – Fragmentation et résistance sectorielle (probabilité estimée : 40%)
C-25 est amendé en comité – sous pression d’un mouvement de lobbying coordonné entre associations crypto canadiennes et américaines, qui argumentent que l’interdiction totale est disproportionnée et juridiquement vulnérable – pour revenir à un modèle de régulation renforcée avec obligation de divulgation systématique et plafond bas. Le Royaume-Uni, observant la résistance canadienne, maintient son moratoire à titre provisoire mais n’adopte pas de législation permanente. Ce scénario de statu quo réglementaire relatif renforce paradoxalement la position des partisans de l’intégration crypto dans le système politique américain, qui peuvent arguer que les démocraties les plus avancées ont choisi la transparence plutôt que l’exclusion. Dans ce cas, le signal sectoriel est exactement inverse : les cryptomonnaies ont survécu à l’épreuve politique réglementaire et conservent leur légitimité comme instrument de financement civil.

L’ironie est mordante : le Canada, qui en 2019 avait choisi d’intégrer les cryptomonnaies dans son droit électoral précisément pour ne pas se laisser distancer par une modernisation technologique inéluctable, se retrouve en 2026 à légiférer leur exclusion pour les mêmes raisons d’intégrité institutionnelle – prouvant que dans la relation entre actifs décentralisés et démocraties représentatives, l’avant-garde réglementaire d’aujourd’hui est souvent le regret de demain.


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Stéphane Daniel

Stéphane Daniel

Stéphane Daniel découvre l’univers des crypto-monnaies à travers Solana, alors que le projet en est encore à ses balbutiements. Issu d’un parcours littéraire, il s’initie d’abord à l’écosystème par curiosité intellectuelle, avant de s’immerger pleinement dans les rouages de la blockchain et des marchés numériques. Passionné par les innovations portées par les NFT, il se lance dans le trading de collections émergentes, tout en affinant ses compétences en analyse technique et fondamentale.
Au fil des années, Stéphane développe une expertise reconnue sur les nouvelles tendances Web3, les écosystèmes à haute performance comme Solana, et les dynamiques communautaires autour des tokens et des actifs numériques. En tant que journaliste, il combine rigueur analytique et pédagogie, avec une plume claire et engagée. Son objectif : rendre accessibles les enjeux complexes du secteur crypto au plus grand nombre, sans jamais céder au sensationnalisme.

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