2,72 % de rendement annuel pour le staking ETH natif – 2,26 % nets affichés par le Grayscale Ethereum Staking ETF au 6 avril – 61,2 % du marché du liquid staking contrôlé par Lido, qui gère 8,76 millions d’ETH – et une vague d’ETF ETH avec staking désormais portée par BlackRock, Grayscale et REX-Osprey sur les marchés américains : le paysage institutionnel de l’Ethereum en 2026 est fragmenté entre des véhicules passifs qui distribuent du yield sans friction opérationnelle et des protocoles actifs qui promettent de l’optimiser. C’est dans ce contexte que Kean Gilbert, responsable des relations institutionnelles chez Lido, affirme que les trésoreries en ETH laissent du rendement sur la table en s’en tenant aux ETF. La question qui structure toute l’analyse qui suit est : le liquid staking constitue-t-il une supériorité structurelle réelle pour les trésoreries institutionnelles, ou s’agit-il d’une thèse promotionnelle portée par le protocole qui a le plus à gagner de son adoption ?
L’époque où les entreprises qui détenaient des cryptomonnaies en trésorerie se limitaient au bitcoin semble définitivement révolue. Ethereum s’est imposé comme un actif de trésorerie à part entière pour une nouvelle génération de sociétés cotées – et avec lui, une question que les directions financières ne peuvent plus esquiver : faut-il simplement détenir de l’ETH, ou faut-il le mettre au travail ? La réponse n’est pas aussi évidente qu’elle en a l’air, car deux écoles s’affrontent désormais avec des arguments solides des deux côtés.
D’un côté, les ETF ETH avec staking intégré – produits listés, régulés, accessibles via des comptes-titres classiques, qui automatisent la capture de rendement sans exposer les trésoriers aux complexités de la garde de clés ou des mécaniques on-chain. De l’autre, le liquid staking et les stratégies actives – plus exigeants opérationnellement, mais potentiellement capables de générer des rendements significativement supérieurs en combinant staking natif, collatéralisation et basis trading. C’est précisément ce débat que Lido a relancé lors de l’ETHCC 2026, en avançant une thèse que l’on doit examiner avec rigueur : parce qu’elle provient d’un acteur dont l’intérêt commercial est directement aligné avec sa conclusion.
Comme nous l’analysions concernant les flux institutionnels massifs vers Ethereum et la compétition entre véhicules d’exposition, la montée en puissance des ETF ETH a radicalement transformé la manière dont les institutions accèdent à l’actif – mais elle a aussi créé une nouvelle tension stratégique : celle entre la commodité réglementaire et l’optimisation du rendement. C’est sur ce fil que se joue désormais le débat des trésoreries.
Anatomie du signal – ce que révèlent les données de rendement sur la mécanique liquid staking contre ETF
Pour comprendre la portée réelle de ce signal, il faut soulever le capot de la mécanique. Le liquid staking, tel que le propose Lido via son token stETH, permet à un détenteur d’ETH de déléguer ses actifs à un réseau de validateurs professionnels en échange d’un token représentatif qui s’apprécie automatiquement en fonction des récompenses accumulées. Le rendement brut tourne autour de 3 à 4 % APR en ETH selon les conditions de réseau, avec une base récente à 2,72 % pour le staking natif selon Staking Rewards. Lido prélève une commission de 10 % sur les récompenses générées – divisée entre les opérateurs de nœuds et la DAO – ce qui ramène le rendement net au détenteur de stETH légèrement en dessous du staking direct.
Les ETF ETH avec staking intégrés dans leur mécanique fonctionnent différemment. Le REX-Osprey ETH + Staking ETF, lancé en septembre 2025, le Grayscale Ethereum Staking ETF et le BlackRock iShares Staked Ethereum Trust ETF, introduit le 12 mars 2026, permettent aux investisseurs de capter une partie des récompenses de staking directement depuis leur compte-titres. Mais les divulgations publiques révèlent des économies de staking disparates : Grayscale ETHE affichait 2,26 % nets au 6 avril, tandis que le Grayscale ETH montrait 2,56 % nets au 2 avril. Ces chiffres sont inférieurs au staking natif – et l’écart s’explique par les frais de gestion des ETF et les contraintes opérationnelles liées à la liquidité quotidienne des fonds.
Le coût d’opportunité pour une trésorerie institutionnelle est donc mesurable. Sur une base annuelle, une trésorerie qui détient 100 millions d’ETH via un ETF à 2,26 % nets capte 2,26 millions de dollars de rendement. La même trésorerie utilisant le liquid staking à 2,72 % brut – moins les 10 % de frais Lido soit environ 2,45 % nets – génère 2,45 millions de dollars. L’écart paraît modeste, mais il se creuse dès que des stratégies complémentaires entrent en jeu : poster le stETH en collatéral, emprunter contre lui et réinvestir le produit dans des stratégies de basis trading peut, selon les protagonistes du secteur, faire passer le rendement total dans une fourchette de 5 à 8 % annuels – soit plus du double du yield ETF. C’est précisément cette amplification que Kean Gilbert de Lido met en avant, et c’est aussi là que la thèse devient plus spéculative que factuelle.
Signal sectoriel – ce que la dynamique révèle sur les choix stratégiques des trésoreries exposées à ETH
L’ironie est mordante : au moment précis où les ETF ETH avec staking intégré atteignent les marchés américains – accomplissement réglementaire majeur que l’industrie attendait depuis des années – des voix de l’écosystème on-chain affirment que ces mêmes produits représentent un sous-optimum pour les investisseurs sophistiqués. La circularité de l’argument mérite d’être soulignée : Lido, qui contrôle 61,2 % du marché du liquid staking et gère 8,76 millions d’ETH, a un intérêt évident à ce que les trésoreries institutionnelles choisissent ses protocoles plutôt que les ETF de BlackRock ou de Grayscale.
Pourtant, la thèse n’est pas sans substance. BitMine, dont la stratégie de trésorerie ETH cotée au NYSE a été analysée en détail, avait déjà engagé une approche active bien avant le lancement des ETF avec staking : selon des documents déposés auprès de la SEC, la société avait staké 4 160 ETH (soit environ 8,8 millions de dollars) via des nœuds Rocket Pool, combinant exposition à l’actif et capture de rendement natif. Ce précédent démontre que l’approche intégrée n’est pas théorique – elle était déjà en pratique chez des acteurs institutionnels avant que le débat ne soit formalisé à l’ETHCC 2026.
Jimmy Xue, co-fondateur et directeur des opérations de la plateforme de rendement quantitatif Axis, apporte une nuance décisive au débat : « La prime de mNAV que les investisseurs paient reflète leur confiance dans la capacité du management à faire travailler cette trésorerie », explique-t-il, ajoutant que le basis trading constitue une source de rendement majeure pour les sociétés de trésorerie. Ce cadre analytique change la nature de la comparaison : une trésorerie ETH gérée activement ne se mesure pas seulement à son yield de staking, mais à l’ensemble de la valeur ajoutée que son équipe peut extraire du capital – y compris des stratégies qui n’ont aucun équivalent dans un ETF passif. La comparaison rendement-ETF versus rendement-liquid staking est donc, d’une certaine manière, une fausse symétrie.
ETF ou liquid staking : deux lectures qui s’affrontent
Scénario favorable aux ETF : Les produits listés de BlackRock, Grayscale et REX-Osprey offrent ce que ni le liquid staking ni le staking direct ne peuvent garantir – la simplicité réglementaire, l’accessibilité via des comptes-titres institutionnels standard, l’absence de risque de slashing lié à des défaillances de validateurs, et une liquidité quotidienne sans lock-up. Pour une grande majorité de trésoriers d’entreprises cotées, ces avantages ne sont pas négligeables : la conformité avec les politiques d’investissement internes, la facilité d’audit et la traçabilité comptable pèsent souvent plus lourd que quelques dizaines de points de base de rendement supplémentaire. Dans ce scénario, les ETF s’imposent comme le standard institutionnel par défaut – et la prime de quelques points de base du liquid staking ne justifie pas la complexité opérationnelle et les risques supplémentaires.
Scénario favorable au liquid staking : Pour les trésoreries qui ont déjà intégré une infrastructure de gestion d’actifs numériques – comme BitMine, qui avait accumulé pour plus de 145 millions de dollars d’ETH dans une logique d’accumulation active – le liquid staking représente une évolution naturelle qui maximise le rendement en ETH natif sans frais de gestion ETF. Le stETH reste liquid, composable avec d’autres protocoles DeFi, et peut servir de collatéral pour des stratégies d’emprunt qui augmentent substantiellement le rendement effectif. Dans ce scénario, les trésoreries qui choisissent les ETF laissent structurellement du rendement sur la table – et leur mNAV finira par diverger vers le bas par rapport aux concurrentes qui optimisent activement.
Nous sommes sur le fil du rasoir : la réponse correcte dépend moins de la mécanique des rendements que du profil opérationnel et réglementaire de chaque trésorerie. Un fonds souverain ou un fonds de pension qui accède à l’ETH via un ETF BlackRock ne peut structurellement pas basculer vers du liquid staking on-chain – ce n’est pas une question de rendement, c’est une question de mandat. Une société spécialisée en cryptomonnaies avec une infrastructure native peut, elle, extraire une valeur significativement supérieure. Le débat n’est pas tranché par les données – il est tranché par l’organisation.
Les indicateurs clés à surveiller pour valider la thèse
- Différentiel de rendement net stETH vs ETF ETH avec staking : suivre en continu l’écart entre le APR net de Lido stETH et les rendements nets publiés par Grayscale, BlackRock et REX-Osprey. Un écart inférieur à 30 points de base renforce l’argument ETF ; un écart supérieur à 80 points de base renforce la thèse liquid staking. Source de monitoring : Staking Rewards pour le staking natif, divulgations mensuelles des émetteurs d’ETF.
- Part de marché du liquid staking (Lido vs concurrents) : la concentration de Lido à 61,2 % du marché est un risque systémique reconnu par la communauté Ethereum. Une érosion significative au profit de Rocket Pool, Frax Ether ou Binance Staked ETH signalerait une diversification saine – mais aussi une fragmentation des rendements. Seuil d’alerte : Lido sous 50 % de part de marché. Outil : Dune Analytics, dashboard staking Ethereum.
- Adoption du liquid staking par les trésoreries corporatives : surveiller les dépôts SEC (Form 10-K, 10-Q, 8-K) des sociétés cotées qui détiennent de l’ETH en trésorerie pour détecter les premières divulgations de liquid staking à grande échelle. Un premier acteur du S&P 500 qui déclare du stETH en trésorerie serait un signal de rupture majeur.
- Évolution réglementaire SEC sur le staking dans les ETF : la structure actuelle des ETF ETH avec staking est contrainte par les exigences de liquidité quotidienne – ce qui limite la capacité de staking à plein rendement. Toute clarification de la SEC permettant une structure plus efficiente réduirait mécaniquement l’avantage du liquid staking. Suivre les communications officielles de la SEC et les lettres no-action.
- Performance cumulée stETH vs ETHA sur 12 mois glissants : le verdict définitif sera arithmétique. Sur une fenêtre de 12 mois, comparer la performance totale (appréciation + rendement composé) du stETH versus le BlackRock iShares Staked Ethereum Trust. Un surperformance cumulée supérieure à 150 points de base du stETH validerait empiriquement la thèse de Lido.
Perspectives – scénarios pour les trésoreries et investisseurs exposés à ETH
Pour les trésoreries institutionnelles dotées d’une infrastructure native : si la thèse du liquid staking se matérialise, le chemin d’optimisation est balisé – adopter le stETH comme couche de base, l’utiliser comme collatéral dans des protocoles DeFi établis, et explorer le basis trading pour amplifier les rendements au-delà du staking pur. L’objectif : cibler un rendement effectif dans la fourchette 5-7 % annuels en ETH, soit plus du double du yield ETF actuel. La condition de validation : une infrastructure de garde institutionnelle compatible avec le liquid staking, une politique d’investissement qui autorise l’exposition DeFi, et une équipe capable de gérer le risque de smart contract – des prérequis non négligeables qui excluent d’emblée une majorité d’acteurs traditionnels.
Pour les investisseurs particuliers exposés à ETH : la question n’est pas de reproduire les stratégies des trésoreries, mais d’en tirer un signal de positionnement. Si les grandes trésoreries institutionnelles migrent massivement vers le liquid staking, cela implique une demande structurelle accrue sur le stETH – ce qui pourrait comprimer le discount historique entre stETH et ETH et renforcer la liquidité de l’ensemble de l’écosystème. Pour un investisseur particulier, détenir du stETH directement reste la voie la plus simple pour capter un rendement supérieur aux ETF tout en maintenant une exposition liquide à ETH. Le risque principal reste le risque de smart contract sur Lido lui-même – une concentration à 61,2 % du marché crée un point de défaillance systémique que la thèse institutionnelle tend à minimiser.
La nuance décisive de Jimmy Xue mérite d’être rappelée en conclusion de cette section : les trésoreries ETH ne sont pas en compétition directe avec les ETF sur le seul critère du yield de staking. La prime de mNAV qu’elles peuvent générer – c’est-à-dire la capacité de leurs titres à se négocier au-dessus de la valeur nette d’actif – dépend de leur aptitude à démontrer une gestion active créatrice de valeur. Dans ce cadre, le liquid staking n’est pas une fin en soi mais un outil parmi d’autres – ce que la formulation promotionnelle de Lido tend à occulter.
Dans cette guerre de nerfs entre la demande institutionnelle de rendement optimisé et la simplicité réglementaire des ETF listés, la patience reste souvent la seule arme qui ne s’enraye pas – et les données de performance sur 12 à 24 mois trancheront ce débat avec une objectivité que les arguments des uns et des autres ne peuvent pas encore égaler.
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Cet article ne constitue pas un conseil en investissement. Les crypto-actifs sont extrêmement volatils et investir comporte des risques inhérents de perte en capital. Menez vos propres recherches avant toute décision financière.