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70 % du volume ajusté : comment USDC a renversé USDT en six ans

Stéphane Daniel
Faits Vérifiés
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En 2020, Tether détenait près de 90 % du volume ajusté de transactions en stablecoins. Six ans plus tard, le tableau est radicalement inversé.

Les données publiées par le tableau de bord onchain de Visa au premier semestre 2026 consacrent une bascule que les marchés institutionnels anticipaient depuis au moins dix-huit mois : USDC, le stablecoin émis par Circle, capte désormais environ 70 % du volume ajusté de transactions en stablecoins, tandis que USDT de Tether recule à 25 %. Le volume total ajusté a atteint un record de 1 790 milliards de dollars en juin 2026 seul – soit une hausse de 63 % par rapport à mai et de 125 % sur un an. La question n’est plus de savoir si USDC a pris la tête, mais si cette domination sur les flux de transaction peut se convertir en suprématie sur la capitalisation de marché, encore largement détenue par Tether.

Ce que mesurent vraiment les données Visa – et pourquoi la distinction entre volume ajusté et capitalisation change tout

Avant d’analyser les chiffres, il est indispensable de comprendre ce que Visa entend par « volume ajusté ». La plateforme analytique de Visa soustrait du volume brut onchain toutes les transactions qui ne reflètent pas une activité économique réelle : transactions de bots, transferts internes entre adresses d’exchanges, opérations de mint et de burn, et flux de liquidité automatisés entre protocoles DeFi. Ce filtrage est méthodologiquement crucial car le volume brut d’un stablecoin comme USDT – très présent sur Tron où les frais sont quasi nuls – peut être massivement artificiellement gonflé par des allers-retours techniques à faible valeur économique.

Le volume ajusté mesure donc un proxy de la demande économique réelle : paiements, règlements commerciaux, transferts de valeur interentreprises, opérations de trésorerie. C’est précisément ce que recherchent les banques et les institutions financières lorsqu’elles évaluent un stablecoin pour des usages de correspondent banking ou de settlement. En ce sens, la domination d’USDC à 70 % du volume ajusté dit quelque chose de structurellement différent – et de beaucoup plus significatif sur le plan institutionnel – que ne le ferait une simple part de marché brute.

La capitalisation de marché raconte une autre histoire. USDT reste le stablecoin le plus capitalisé au monde, avec une offre en circulation qui dépasse celle d’USDC d’un facteur significatif. Mais au premier trimestre 2026, selon des données compilées par plusieurs analyses sectorielles, l’offre en circulation d’USDC a progressé de 12 % tandis que celle de Tether reculait d’environ 5 %, signalant que la demande nette de création se déplace progressivement vers Circle. La divergence entre capitalisation et volume de transaction crée une tension analytique fondamentale que les six prochains trimestres devront résoudre.

Anatomie du signal – quatre dimensions d’une inversion historique des parts de marché

Pour saisir l’ampleur de ce renversement, il faut retracer la trajectoire sur six ans. En 2020, USDC représentait moins de 10 % du volume ajusté de stablecoins selon les données Visa ; USDT en concentrait près de 90 %. Dès 2022, USDC avait grimpé à environ 45 %, principalement porté par la montée en puissance de la finance décentralisée sur Ethereum et par l’intégration d’USDC comme collatéral de référence dans les protocoles DeFi majeurs.

Le basculement s’est accéléré à partir de fin 2023. Le tableau de bord de Visa avait déjà enregistré USDC flippant USDT en nombre mensuel de transactions en décembre 2023 – 145 millions de transactions contre 127 millions pour USDT – une dynamique confirmée à nouveau en avril 2024 avec 166,6 millions contre 163,6 millions. Ces premiers signaux n’ont pas provoqué de réaction immédiate du marché, en partie parce qu’USDT conservait un avantage massif en termes d’utilisateurs uniques : toujours en avril 2024, Visa recensait environ 34,2 millions de wallets actifs en USDT contre seulement 9,57 millions pour USDC. Cette asymétrie souligne une réalité qui demeure vraie en 2026 : la croissance d’USDC est portée par des flux de plus grande taille unitaire – des transactions institutionnelles – et non par une adoption de masse retail.

Un rapport de Mizuho Securities publié en mars 2026 estimait déjà qu’USDC avait traité environ 2 200 milliards de dollars en volume ajusté depuis le début de l’année contre 1 300 milliards pour USDT, soit une part d’environ 64 % entre les deux stablecoins – cohérent avec les 70 % observés sur l’ensemble du semestre en incluant d’autres stablecoins mineurs dans le dénominateur total. Ces données préfiguraient exactement ce que Visa a formalisé dans son tableau de bord semestriel.

Sur l’ensemble de l’année 2025, les données d’Artemis Analytics, citées par Binance Research, indiquaient qu’USDC avait traité environ 18 300 milliards de dollars en transferts contre 13 200 milliards pour USDT, plaçant Circle en tête de 39 % sur le volume annuel de transactions malgré une offre en circulation encore inférieure. La mécanique est cohérente : moins d’unités en circulation, mais une vélocité de circulation nettement plus élevée, reflétant un usage orienté flux de règlement plutôt que réserve de valeur statique.

Premier vecteur – Les records de volume de juin 2026 et ce qu’ils révèlent sur la nouvelle géographie des stablecoins

Le mois de juin 2026 a établi un record absolu avec 1 790 milliards de dollars de volume ajusté de stablecoins, en hausse de 63 % par rapport aux 1 100 milliards de mai et de 125 % par rapport aux 795 milliards de juin 2025. Pour replacer ce chiffre dans son contexte historique : l’ensemble de l’année 2024 avait enregistré 5 800 milliards de volume ajusté ; le premier semestre 2026 seul en totalise 8 820 milliards, soit 52 % de plus que l’intégralité de 2024 en seulement six mois.

Ce niveau d’activité ne s’explique pas uniquement par la hausse des prix des actifs crypto. Il reflète une transformation structurelle de l’usage des stablecoins : les flux de paiements transfrontaliers, les règlements interentreprises en temps quasi réel, et les opérations de trésorerie d’entreprises et d’institutions financières contribuent désormais de façon substantielle au volume ajusté. La différence entre 2024 et 2026 tient moins à la spéculation retail qu’à l’entrée en production d’infrastructures institutionnelles qui utilisent les stablecoins comme rails de règlement.

La géographie blockchain de ces flux mérite attention. Les données analytiques récentes indiquent qu’USDC est très concentré sur Solana, où il représente désormais plus de 70 % du volume total de stablecoins sur cette chaîne – une position dominante acquise en moins de trois ans. USDT, à l’inverse, reste dominant sur Tron, un réseau particulièrement utilisé dans les marchés émergents pour les transferts peer-to-peer à faible coût. Cette divergence géographique et écosystémique entre les deux stablecoins n’est pas anecdotique : elle définit leurs bases d’utilisateurs, leurs profils de risque réglementaire et leurs perspectives de croissance à moyen terme.

Deuxième vecteur – L’adoption par Standard Chartered et BNY comme signal de bascule du risque réglementaire perçu

Standard Chartered et BNY ont toutes deux récemment déployé des services adossés à USDC plutôt que de construire leur propre infrastructure stablecoin. Ce choix stratégique dit quelque chose de fondamental sur la perception du risque réglementaire dans le secteur bancaire de premier rang.

Les analystes de JPMorgan ont formulé cette dynamique avec précision dans leurs notes de recherche récentes : le glissement institutionnel vers USDC est selon eux principalement « regulation-driven », c’est-à-dire tiré par l’anticipation d’un environnement réglementaire plus strict qui favorisera les stablecoins « transparents et réglementés aux États-Unis » au détriment de Tether, dont la structure d’émission et les réserves ont historiquement suscité des interrogations de la part des régulateurs américains et européens.

Le positionnement de BNY est particulièrement révélateur. En tant que plus grand custodien d’actifs au monde, BNY n’intègre pas USDC par opportunisme spéculatif, mais parce que ses clients institutionnels – fonds de pension, asset managers, corporates – lui demandent une capacité de règlement en stablecoins réglementés. L’infrastructure de custody institutionnelle que BNY a développée autour d’USDC constitue précisément le mécanisme qui permet à Circle de convertir sa domination en volume de transaction en une présence dans les flux de règlement des marchés financiers traditionnels.

Cette dynamique d’adoption bancaire dépasse les deux établissements cités. Le mouvement d’intégration d’USDC par les grandes banques internationales répond à une logique de standardisation : de même que SWIFT s’est imposé comme standard de messagerie financière, USDC est en train de s’imposer comme stablecoin de référence pour les institutions qui cherchent une infrastructure de paiement onchain compatible avec leurs obligations de conformité.

Troisième vecteur – Pourquoi USDT maintient sa position de facto dans le retail malgré la débâcle des volumes institutionnels

Il serait analytiquement inexact de lire ces données comme le début de la fin pour Tether. La réalité est plus nuancée et structurellement intéressante : USDT et USDC ont progressivement divergé vers des marchés distincts, avec des profils d’utilisateurs, des géographies et des cas d’usage qui ne se chevauchent que partiellement.

L’asymétrie en termes d’utilisateurs uniques – rappelons les 34,2 millions de wallets USDT contre 9,57 millions pour USDC en avril 2024 – reflète une réalité persistante en 2026 : USDT reste le stablecoin du retail mondial, en particulier dans les marchés émergents d’Asie du Sud-Est, d’Amérique latine et d’Afrique subsaharienne. Dans ces régions, la prime de liquidité d’USDT sur les exchanges centralisés locaux, son omniprésence sur Tron avec des frais de transaction minimes, et sa notoriété auprès des utilisateurs non-bancarisés constituent des avantages concurrentiels que les volumes institutionnels d’USDC n’effacent pas.

La dominance d’USDC sur les volumes de transaction s’explique par la taille unitaire des flux, non par leur nombre. Une transaction de règlement interbancaire de 500 millions de dollars en USDC pèse dans les statistiques Visa autant que des dizaines de milliers de transferts retail en USDT. Cette asymétrie de taille unitaire signifie que la part de marché en volume peut évoluer très rapidement en fonction du niveau d’activité institutionnelle, sans nécessairement refléter une adoption retail plus large d’USDC.

La capitalisation de marché – encore en faveur de Tether – reste donc un indicateur pertinent de l’enracinement de chaque stablecoin dans son écosystème primaire. Tant qu’USDT conserve son écosystème retail sur Tron et sur les exchanges centralisés des marchés émergents, sa position n’est pas structurellement menacée, même si sa part des flux institutionnels continue de s’éroder.

Données et métriques de référence – la cartographie complète de la croissance des stablecoins de 2020 à 2026

Les données disponibles permettent de construire une trajectoire cohérente sur six ans :

  • 2020 : USDT représentait ~90 % du volume ajusté de stablecoins ; USDC moins de 10 %, selon le tableau de bord Visa.
  • 2022 : USDC atteignait ~45 % du volume ajusté, porté par la croissance DeFi sur Ethereum.
  • Décembre 2023 : Premier flip en nombre de transactions mensuel – USDC à 145 millions contre 127 millions pour USDT, selon Visa.
  • 2024 (année complète) : Volume ajusté total de stablecoins à 5 800 milliards de dollars, selon Visa.
  • 2025 (année complète) : Volume ajusté à 10 800 milliards de dollars ; USDC à environ 18 300 milliards de transferts contre 13 200 milliards pour USDT selon Artemis Analytics, cité par Binance Research.
  • Mars 2026 : Mizuho Securities estimait USDC à ~2 200 milliards de volume ajusté YTD contre 1 300 milliards pour USDT.
  • H1 2026 : USDC à 70 % du volume ajusté total ; USDT à 25 % ; volume semestriel total à 8 820 milliards, selon Visa.
  • Juin 2026 : Record mensuel à 1 790 milliards de volume ajusté, en hausse de 63 % sur un mois et de 125 % sur un an.

Ces chiffres illustrent une courbe de croissance exponentielle qui dépasse largement la simple expansion du marché crypto. Le passage de 5 800 milliards sur l’intégralité de 2024 à 8 820 milliards sur le seul premier semestre 2026 implique une multiplication par trois du rythme annualisé d’activité en moins de dix-huit mois. Ce saut quantitatif est incompatible avec une simple bull run spéculative ; il suppose l’entrée en production de cas d’usage institutionnels à fort volume unitaire.

L’offre en circulation de stablecoins fournit un angle complémentaire : l’offre totale avait atteint environ 315 milliards de dollars au premier trimestre 2026, avec une croissance trimestrielle de 12 % pour USDC et un recul d’environ 5 % pour USDT. La divergence entre offre en circulation et volume de transaction souligne à nouveau la vélocité structurellement plus élevée d’USDC – les tokens USDC circulent plus vite, sont utilisés plus fréquemment dans des transactions plus larges, et reviennent plus rapidement dans le système.

Implications concurrentielles – qui gagne et qui perd dans l’écosystème stablecoin face à cette redistribution des flux

La recomposition du marché des stablecoins autour d’USDC ne se réduit pas à un match à deux entre Circle et Tether. Elle redistribue les positions de l’ensemble des acteurs de l’écosystème.

Gagnants structurels :

  • Circle : La domination en volume consolide sa position de négociation vis-à-vis des partenaires bancaires, des régulateurs et des exchanges. Plus USDC est utilisé comme stablecoin de référence pour les règlements institutionnels, plus il devient difficile de le déplacer – l’inertie des infrastructures financières joue en sa faveur.
  • Solana : La concentration d’USDC sur Solana – plus de 70 % du volume de stablecoins de la chaîne – fait de Solana le principal réseau de règlement de facto pour les flux institutionnels en USDC. Une hausse du volume USDC se traduit mécaniquement par plus de frais et d’activité sur Solana.
  • Banques adoptant USDC : Standard Chartered et BNY s’assurent un avantage de first-mover sur les marchés de règlement en stablecoins réglementés, avec la possibilité de facturer des services de custody, de conversion et de correspondance autour d’une infrastructure déjà en production.

Perdants structurels et acteurs sous pression :

  • Tether : La perte de parts de marché sur les flux institutionnels n’est pas compensée par la base retail, car les revenus de Tether sont proportionnels à son offre en circulation – qui recule. Si la tendance de l’offre se confirme sur douze mois, les revenus de Tether (issus du rendement sur les réserves en bons du Trésor américain) pourraient structurellement décliner même si sa base d’utilisateurs reste large.
  • Tron : La domination d’USDT sur Tron fait de ce réseau un bénéficiaire indirect de la position retail de Tether. Un déclin prolongé de la capitalisation USDT se traduirait par une réduction de l’activité et des frais générés sur Tron.
  • Nouveaux entrants stablecoin : L’émergence de consortiums comme celui derrière OpenUSD et les initiatives de stablecoins à partage de revenus se heurte à un marché où deux acteurs historiques ont déjà des effets de réseau massifs. La fenêtre d’opportunité pour un troisième acteur institutionnel est étroite, sauf si une innovation de modèle économique – comme le partage des revenus de réserve avec les holders – crée une préférence différenciée.

La position des exchanges centralisés mérite une mention particulière. Les grandes plateformes comme Binance ou Bybit tirent une part significative de leurs paires de trading et de leur liquidité de la prévalence d’USDT. Une migration progressive des volumes vers USDC implique une recomposition des books de liquidité qui n’est ni rapide ni indolore pour les opérateurs d’exchange.

Nous sommes sur le fil du rasoir : la variable décisive est la vitesse à laquelle l’offre en circulation d’USDC rattrape celle d’USDT – si la croissance de l’offre USDC maintient un rythme trimestriel supérieur à 10 % pendant deux à trois trimestres consécutifs, la parité de capitalisation deviendra un scénario crédible à horizon 2027, transformant le leadership en volume en leadership toutes métriques confondues.

Le rôle de la régulation – pourquoi le cadre réglementaire américain et européen accélère structurellement la montée en puissance d’USDC

La réglementation n’est pas un facteur externe qui pourrait éventuellement affecter la dynamique stablecoin : c’est un moteur déjà en action. Les analystes de JPMorgan ont explicitement formulé cette thèse, estimant que les règles plus strictes à venir poussent les institutions vers des stablecoins « plus transparents et réglementés aux États-Unis », ce qui favorise structurellement USDC au détriment de Tether.

Circle est une société américaine soumise à la réglementation FinCEN, dont les réserves sont auditées par des cabinets comptables de premier rang, et dont le modèle de réserve – intégralement en cash et bons du Trésor court terme – a été conçu pour répondre aux exigences des régulateurs bancaires. Cette transparence n’est pas seulement un argument marketing : elle réduit le risque réglementaire perçu pour les institutions financières qui doivent justifier leurs choix d’infrastructure devant leurs régulateurs prudentiels.

Tether, à l’inverse, a fait l’objet de critiques récurrentes concernant la composition de ses réserves, la juridiction de ses opérations (principalement les Îles Vierges Britanniques et Hong Kong), et la qualité de ses audits. Sans préjuger de la solidité actuelle de Tether – la société a significativement amélioré sa transparence ces dernières années – la perception réglementaire reste moins favorable que celle dont bénéficie Circle, et cette perception influence directement les décisions des directions juridiques et des comités de gestion des risques des grandes institutions financières.

En Europe, le cadre MiCA (Markets in Crypto-Assets), entré en application progressive depuis 2024, impose des exigences strictes sur la réserve, l’audit et la gouvernance des émetteurs de stablecoins opérant dans l’Union européenne. Circle a obtenu son agrément d’établissement de monnaie électronique en France, positionnant USDC comme l’un des rares grands stablecoins pleinement conformes MiCA. USDT n’a pas obtenu de statut équivalent à ce stade, ce qui limite mécaniquement sa distribution auprès des institutions européennes régulées.

L’ironie est mordante – le pioneer de marché qui a tout inventé risque de perdre le marché institutionnel qu’il a contribué à créer

Tether a inventé le stablecoin adossé à une monnaie fiat. C’est son infrastructure, ses partenariats avec les exchanges, et sa liquidité omniprésente qui ont rendu le trading crypto fluide à partir de 2015. Sans USDT, ni l’essor DeFi de 2020, ni l’adoption institutionnelle de 2022–2024 n’auraient eu lieu dans les mêmes délais. USDC lui-même a bénéficié de la démonstration de faisabilité réalisée par Tether.

L’ironie est mordante : c’est précisément parce que Tether a prouvé la viabilité du modèle que des acteurs mieux capitalisés, mieux réglementés et disposant d’accès aux banques correspondantes ont pu construire une alternative institutionnelle. Le marché que Tether a créé est désormais capturé par son concurrent dans le segment à plus forte valeur ajoutée.

Cette dynamique n’est pas unique dans l’histoire des marchés financiers. Bloomberg a construit sa domination sur un marché que Reuters avait inventé. Visa et Mastercard ont industrialisé un marché du paiement que les premières cartes de crédit bancaires avaient créé de toutes pièces. Dans chaque cas, le pioneer a été déplacé non pas parce qu’il avait commis une erreur, mais parce que la standardisation et la régulation du marché mature favorisent structurellement l’opérateur le plus compatible avec les exigences de conformité des institutions dominantes.

La question n’est pas de savoir si Tether disparaîtra – son ancrage dans le retail des marchés émergents lui assure une base durable. La question est de savoir si Tether peut reconstruire une présence institutionnelle significative face à un USDC qui accumule les intégrations bancaires et bénéficie d’une prime réglementaire croissante. La fenêtre pour répondre à cette question se réduit à chaque nouveau partenariat signé par Circle.

Perspectives et scénarios – trois trajectoires pour le marché des stablecoins à horizon 2027

Les données du premier semestre 2026 permettent de construire trois scénarios probabilisés pour l’évolution du rapport de force USDC/USDT sur les dix-huit prochains mois.

Scénario 1 – Consolidation hégémonique d’USDC (probabilité estimée : 45 %)
La croissance de l’offre USDC maintient un rythme trimestriel supérieur à 10 %, les intégrations bancaires se multiplient au-delà de Standard Chartered et BNY, et le volume mensuel ajusté franchit régulièrement le seuil de 2 000 milliards. La capitalisation USDC approche celle de USDT d’ici fin 2027. Dans ce scénario, USDC devient le stablecoin de référence pour les marchés institutionnels et les règlements transfrontaliers, tandis qu’USDT se repositionne comme stablecoin retail des marchés émergents sans prétendre à la domination globale. Condition d’activation : au moins deux nouvelles intégrations bancaires majeures et maintien du cadre réglementaire favorable aux stablecoins américains réglementés.

Scénario 2 – Équilibre de duopole segmenté (probabilité estimée : 40 %)
USDC maintient sa domination en volume institutionnel à environ 65–70 %, mais USDT stabilise son offre en circulation et préserve sa base retail. Les deux stablecoins coexistent sur des segments distincts sans que l’un ne menace fondamentalement l’autre. Le marché total continue de croître, ce qui permet aux deux acteurs d’enregistrer des revenus absolus en hausse malgré la recomposition des parts relatives. Condition d’activation : Tether améliore sa conformité réglementaire européenne et sécurise des partenariats avec des institutions de marchés émergents.

Scénario 3 – Disruption par un tiers (probabilité estimée : 15 %)
Un stablecoin concurrent – émis par une grande banque centrale commerciale, par un consortium bancaire international, ou par un nouvel entrant comme un stablecoin d’entreprise technologique majeure – capture une part significative du volume institutionnel en jouant la carte d’une intégration native dans les systèmes de paiement existants. Ce scénario est le moins probable à court terme en raison des barrières à l’entrée réglementaires et des effets de réseau déjà acquis par USDC, mais les initiatives comme les consortiums de stablecoins à partage de revenus indiquent que l’innovation sur le modèle économique reste une variable à surveiller. Condition d’activation : passage d’une législation américaine favorisant explicitement les stablecoins bancaires au détriment des stablecoins non-bancaires, ou adoption massive par un réseau de paiement à milliards d’utilisateurs.

Les prochaines mises à jour du tableau de bord onchain de Visa et les annonces réglementaires attendues aux États-Unis – notamment autour du GENIUS Act et des guidelines de l’OCC sur les stablecoins bancaires – fourniront les premiers indicateurs permettant de discriminer entre ces trois trajectoires. L’évolution trimestrielle de l’offre en circulation respective d’USDC et d’USDT constitue le baromètre le plus fiable : si l’écart de capitalisation se resserre de plus de 20 % sur deux trimestres consécutifs, le Scénario 1 gagne en probabilité au détriment du Scénario 2.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que le marché global des stablecoins – 8 820 milliards de dollars en six mois – a définitivement franchi un seuil de masse critique qui le rend systémiquement pertinent pour les marchés financiers au sens large. La bataille entre USDC et USDT n’est plus une querelle interne à la crypto : elle détermine quelle infrastructure de règlement onchain sera intégrée dans les systèmes bancaires du prochain cycle.

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Stéphane Daniel

Stéphane Daniel

Stéphane Daniel découvre l’univers des crypto-monnaies à travers Solana, alors que le projet en est encore à ses balbutiements. Issu d’un parcours littéraire, il s’initie d’abord à l’écosystème par curiosité intellectuelle, avant de s’immerger pleinement dans les rouages de la blockchain et des marchés numériques. Passionné par les innovations portées par les NFT, il se lance dans le trading de collections émergentes, tout en affinant ses compétences en analyse technique et fondamentale.
Au fil des années, Stéphane développe une expertise reconnue sur les nouvelles tendances Web3, les écosystèmes à haute performance comme Solana, et les dynamiques communautaires autour des tokens et des actifs numériques. En tant que journaliste, il combine rigueur analytique et pédagogie, avec une plume claire et engagée. Son objectif : rendre accessibles les enjeux complexes du secteur crypto au plus grand nombre, sans jamais céder au sensationnalisme.

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